Un peu d'ethnique dans les statistiques.
Par Nicolas de La Casinière — 3 novembre 1998 à 15:39
Des chercheurs défendent un critère controversé.
A l'Insee, on n'a jamais différencié les Français selon leur origine pour les compter.
Et pourtant, « on a découvert que certains travaux, parfois cosignés par les gens
de l'Insee, analysaient l'exclusion sur la base de l'origine ethnique en abandonnant des
critères comme la précarité », dit Francis Judas, délégué CGT à l'Insee.
« Hormis quelques études locales et plutôt sociologiques, la tradition
républicaine veut qu'on ne différencie pas les populations sur une base ethnique. En
s'interrogeant sur ces pratiques, on a découvert que le débat existait de manière
souterraine, dans diverses instances, dont le Haut Conseil à l'intégration ».
Déplorant l'insuffisance de l'outil statistique, le tout récent rapport annuel du Haut
Conseil à l'intégration plaide en effet pour l'usage de cette « stat ethnique »
au prochain recensement, prévu, en principe, en 1999. CGT et CFDT de l'Insee ont donc
décidé de porter le débat sur la place publique en organisant un colloque sur ce thème
demain à Paris[01]. On y disséquera notamment la
tentation d'établir un seuil de définition de Français authentiques, distingués des
Français depuis peu. « La pertinence de ces catégories ethniques n'est pas
démontrée, poursuit Francis Judas. Mais c'est surtout la validation du concept
de "Français de souche" qui nous paraît gravissime ».
Enjeux. Les partisans de la variable statistique « ethnique » la
défendent pourtant au nom de louables enjeux, comme la lutte contre les discriminations
raciales : si on ne peut pas quantifier de manière fiable et indiscutable le nombre
de gens issus de l'immigration, disent-ils en substance, on laisse libre cours aux
estimations les plus outrées, comme le FN, par exemple, en produit souvent. Michèle
Tribalat défend cette position. Chercheuse à l'Ined (Institut national des études
démographiques), coauteur, avec Pierre André Taguieff, d'un ouvrage intitulé Face
au Front national : arguments pour une contre-offensive[02], elle ne peut être suspectée de militer pour l'extrême droite.
« Ça fait quinze ans que je m'épuise à faire rentrer ces catégories, dit-elle.
Et l'argument moral, idéologique, qu'on m'oppose, c'est que distinguer c'est discriminer,
alors que c'est une question de méthode. On fait des tas d'enquêtes en séparant les hommes
des femmes, et personne ne s'inquiète alors d'une quelconque discrimination que la loi
vise pourtant à combattre». Le dernier numéro de Population, la revue de
l'Ined, consacre un dossier à cette « stat ethnique » (lire ci-contre).
Craintes. En Grande-Bretagne, l'ethnie est une catégorie statistique depuis le
recensement de 1991. Les auteurs reconnaissent les réticences de certaines communautés et
« la crainte sourde d'un possible transfert, vers le ministère de l'Intérieur,
des informations recueillies lors de cette enquête nationale, obligatoire et nominative,
afin de repérer des personnes en situation irrégulière », et ce malgré les
précautions. « En France, les risques sont nuls, les enquêtes subissent des
procédures d'anonymisation qui font disparaître les noms », précise Michèle
Tribalat. Malgré l'anonymat des résultats, ouvrir une distinction entre Français
récents et Français de souche oblige pourtant à reconnaître ces qualificatifs douteux.
« A l'inverse, estime-t-elle, on risque le grand écart avec la réalité,
au grand mépris de l'opinion publique, en faisant croire que notre idéologie
républicaine peut venir à rebours de la réalité comme par miracle ».
Cette ligne n'est pas facile à tenir dans un champ purement scientifique. En témoigne
l'aventure vécue par Michèle Tribalat. Invitée à un colloque tenu il y a un an, et dont
les actes ont été publiés en juin[03], la chercheuse
avait présenté comme un tabou la réticence à trier statistiquement les Français selon leur
origine nationale ou ethnique. Elle déplorait à la fois le « militantisme scientifique
péremptoire et moralisateur », l'absence de données sur l'origine ethnique, un
« appareil statistique inadapté générant confusions et polémiques », et le
besoin d'imagination pour « construire une observation correcte de la réalité ».
Or, ces paroles ont été bues par un auditoire pas toujours marqué par l'antiracisme, dont
le démographe Philippe Bourcier de Carbon, membre du conseil scientifique du FN, mais aussi
Alain Madelin (DL), Marie-France Garaud, Alain Griotteray, Pierre Bernard, maire de Montfermeil
(divers droite) et Henri de Lesquen, président du Club de l'Horloge, un cercle ultralibéral,
partisan de l'union droite-FN.
Divorce. « Ce débat était un coup fourré, je n'aurais pas dû y aller porter
la contradiction », regrette Michèle Tribalat. Cela étant, elle y a justifié le
besoin d'« entrer dans des distinctions ethniques » par le divorce entre la
bonne conscience de « l'élite savante [qui] continue à parler en termes de nationalité
étrangers, Français » et l'opinion publique qui juge comme « étranger celui
à qui elle n'accorde pas une légitimité entière à être français, celui qu'elle perçoit comme
allogène ». Dans les commissariats, les policiers pratiquent déjà le marquage au
faciès, portant sur les procès-verbaux des notations comme « type NA » pour
nord-africain. Sans avoir forcément une intention discriminatoire, les médias utilisent
largement le terme de « beurs » pour les enfants d'immigrés. S'appuyant sur ce
constat, les démographes qui militent pour la variable statistique « ethnique »
établissent une étonnante primauté des moeurs sur la démarche scientifique.
Quotas. Parfois, ils peuvent aussi avoir dans la tête l'instauration, dans le futur,
de quotas d'immigration. Une quantification sûre serait alors nécessaire « pour mettre
en place de véritables politiques régulatrices », comme le résumait Michèle Tribalat
lors du malheureux colloque piège.
Nicolas de La Casinière
[1] Colloque « Statistique sans conscience
n'est que ruine », de 9h à 19h, à l'Asiem, 6 rue Albert-de-Lapparent, Paris VIIe.
Tél. 01 41 17 58 90.
[2] Ed. la Découverte.
[3] Morales et politiques de l'immigration, sous la
direction de Jacques Dupâquier, édition PUF.
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