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Gregory Bateson - Vers une Écologie de l'esprit Forme et pathologie des relations sociales
- III.I.1 - Planning social et concept d'apprentissage secondaire
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Gregory Bateson - Vers une Écologie de l'esprit
Forme et pathologie des relations sociales
- III.I.1 - Planning social et concept d'apprentissage secondaire[*] -
Planning social et concept d'apprentissage secondaire[*]
Cette analyse est centrée sur le dernier point de l’article de Margaret Mead
« L’étude comparée des cultures et l’utilisation délibérée des valeurs
démocratiques] »[1]. Au profane, qui ne s’est jamais appliqué lui-même à
l’étude comparative des cultures, la recommandation de l’auteur (cf. note l)
risque de paraître pour le moins étrange ; il y verra, en effet, un paradoxe
éthique et philosophique, notamment l’idée selon laquelle pour
atteindre le but, on doit l'abandonner, ce qui lui rappellera cerrains
des aphorismes fondamentaux, et universellement connus,
du taoïsme et du christianisme ; ce qui est surprenant en l’oc-
:urrence c’est de les entendre dire par les hommes de science
euiæmêmes et de les Voir intégrés dans l’ensemble de la pensée
analytique.
Aux anthropologues et à ceux qui soccupent des sciences
sociales, la recommandation de Margaret Mead paraîtra encore
228 Forme et pathologie des relations
plus surprenante et même dépourvue de sens, car l’idée d’ins-
trumentalité et de modèle, ou projet est, vue dans la perspec-
tive de la science, un élément essentiel de la structure de la vie
elle-même.
Ceci fera la même impression aux hommes politiques.
Eux, ils classent les décisions en stratégiques et exécutives et.
finalement, pour eux, comme pour les hommes de science (il
faudrait mentionner, en plus, le monde du commerce), les pro-
blèmes humains sont toujours structurés en termes de but, de
moyens et de fins, de volonté et de satisfaction.
Si quelqu’un doute encore du fait que la tendance générale
est de Voir lïnstrumentalité et les buts comme spécifiquement
humains, il n’a qu’à se rappeler le vieux jeu de mots sur vivre
et manger : celui qui « mange pour vivre » est le plus humain :
celui qui « vit pour manger », quoique rustre, est encore
humain ; mais celui qui ne fait que « vivre et manger », sans
attribuer une instrumentalité, ou sans donner même un sem-
blant de priorité dans le temps à un de ces processus, passera
pour un animal et d’aucuns même, plus méchants, le classe-
ront dans le règne végétal.
La contribution de Margaret Mead consiste en ceci que, forte
de l’étude comparative des cultures différentes, elle va au-delà
des habitudes de pensées de sa propre culture, ce qui lui per-
met d’affirmer : « Avant d’appliquer les sciences sociales à nos
problèmes nationaux, nous devons réexaminer et changer notre
façon de concevoir les moyens et les fins. Dans notre milieu
culturel, nous avons appris à diviser le comportement en ces
deux catégories ; si nous continuons à définir les fins comme
séparées des moyens et à appliquer les sciences sociales uni-
quement comme moyens instrumentaux, en nous servant de
recettes de la science pour manipuler les individus, le système
auquel nous aboutirons sera un système totalitaire et non
démocratique. » La solution que M. Mead propose c’est de
prendre en considération les « directions » et les « valeurs »
implicites aux moyens, plutôt que de courir après un but plani-
fié et d’essayer à chaque moment de voir si ce dernier justifie
ou pas les moyens de manipulation. La valeur d’un acte plani-
fié doit être recherchée dans l’acte lui-même, élément qui lui
est implicite et simultané, et non pas séparé de lui, comme si
l’acte devait tirer sa valeur d’une référence à un but a atteindre
dans le futur. En fait, Margaret Mead tient un discours qui ne
Planning social et apprentissage 229
porte pas directement sur le thème des fins et des moyens ; elle
ne nous dit nullement si les unes justifient les autres, mais pré-
fere analyser notre façon de les concevoir, ainsi que les dan-
gers que cela renferme.
C’est précisément là le point sur lequel l'anthropologue peut
contribuer le plus à Yéclaircissement des problèmes humains.
C’est sa tâche que de repérer le dénominateur commun des
phénomènes les plus divers ou, au contraire, de décider si des
phénomènes les plus divers ou, au contraire, de décider si des
phénomènes qui paraissent similaires ne sont, en réalité, fon-
damentalement différents. En se rendant dans les mers du Sud,
chez les Manus par exemple, il pourrait y découvrir que, alors
même que tout ce qwentreprennent concrètement les indigènes
est différent de notre comportement, leur système de motiva-
tions profondes est néanmoins assez proche de notre souci de
prévoyance et Œaccumulation des richesses. Dans une autre
société, à Bali par exemple, alors que les signes extérieurs de
la religion indigène sont aisément comparables aux nôtres :
agenouillement pour la prière, utilisation de l’encens, psalmo-
dies ponctuées de tintements de cloche, etc., les attitudes émo-
tionnelles sont radicalement différentes. La religion balinaise
approuve l'accomplissement routinier, non émotionnel des
actes, alors que les Eglises chrétiennes exigent, à chaque occa-
sion, une attitude émotionnelle correcte.
Dans tous les cas, la tâche de l'anthropologue n’est pas uni-
quement de donner une simple description, mais surtout celle
d'atteindre à un plus haut degré Œabstraction, à des générali-
sations plus vastes. Il est vrai qu’en premier lieu il doit ras-
sembler‘ méticuleusement toute une masse dbbservations
concrètes sur la vie des indigènes ; seulement, l’étape suivante
ne consiste pas à faire la somme de ces données, mais à les
interpréter dans les termes d’un langage plus abstrait, qui
transcende et englobe le vocabulaire et les notions implicites et
explicites de notre propre culture. ll n’est pas possible de don-
ner une description scientifique d’une culture différente avec
les mots de tous les jours ; ce n’est qu’en élaborant un vocabu-
laire plus abstrait qu’on peut rendre compte à la fois de notre
culture et de celle des indigènes.
Voici donc le type de science qui permet à Margaret Mead
de mettre en évidence une divergence fondamentale entre les
« techniques sociales » (social engeneering), dont on se sert
230 Forme et pathologie des relations
pour manipuler les individus afin de réaliser une société
conforme à un certain projet, et les idéaux de la démocratie, à
savoir « la valeur suprême et la responsabilité morale de la per-
sonne humaine ».
C’est depuis longtemps que ces deux motifs antinomiques
sont implicites dans notre culture ; en effet, les tendances ins-
trumentalisantes de la science se sont fait sentir déjà avant la
révolution industrielle et, pour ce qui est de l’accent mis sur la
valeur de Findividu et sur sa responsabilité, ses origines sont à
chercher encore plus loin dans l’histoire. Néanmoins, ce n’est
que ces derniers temps que la menace de con ?it entre ces deux
motifs s’est contourée plus nettement avec, d’une part, une
prise de conscience et un accent croissant mis sur Pélément
démocratique et, d’autre part, une extension du thème instru-
mental. Finalement, le con ?it a pris aujourd’hui la forme d’un
combat à vie et à mort, dont l’enjeu est la détermination du
rôle qu’auront à jouer les sciences sociales dans l’organisation
des relations humaines. Il serait à peine exagéré de dire que,
idéologiquement, ce combat est porté justement sur ce point :
le rôle des sciences sociales. Faut-il abandonner les techniques
et le droit de manipuler les masses à quelques individus assoif-
fés de pouvoir, planificateurs aveuglés par le « but », qu’attire
l’aspect instrumental de la science ? Maintenant que nous
sommes en possession de ces techniques, allons-nous de sang-
froid traiter les êtres humains en choses ? Ou, sinon, qu’allons—
nous en faire ?
Le problème est tout à la fois difficile et urgent ; et il est
encore plus difficile pour nous, hommes de science empêtrés
dans des habitudes de pensée instrumentalisante — ou, du
moins, pour ceux d’entre nous pour qui la science est non seu-
lement une abstraction digne et belle, mais partie intégrante de
la vie. Essayons cependant de surmonter cette source supplé-
mentaire de difficultés, en appliquant les instruments de la
science tant à notre habitude de pensée instrumentalisante qu’à
cette nouvelle habitude qu’envisage Margaret Mead, à savoir :
rechercher la « direction » et la « valeur » dans l’acte lui-
même, plutôt que dans les buts proposés. De toute évidence,
ces deux habitudes sont en même temps deux façons de consi-
dérer les séquences temporelles. Dans l’ancien langage de la
psychologie, elles représenteraient des façons différentes de
percevoir des séquences de comportement ; dans celui, plus
Planning social et apprentissage 231
récent, de la gestalt psychologie, on pourrait les décrire comme
:les habitudes de rechercher tel ou tel cadre conceptuel du
comportement. Le problème que soulève Margaret Mead
— tout en plaidant pour le changement — est de savoir de quelle
façon sont apprises les habitudes relevant de cet ordre abstrait.
Il ne s’agit pas là d’un type de questions qu’on se pose d’ha-
‘oitude dans les laboratoires de psychologie, du genre : « Dans
quelles circonstances un chien apprendra—t-il à saliver en
réponse au son d’une clochette ? », ou « Quelles sont les
‘variables qui assurent le succès d’un apprentissage routinier ? »
Notre question se place à un niveau plus abstrait et, en un sens,
elle jette un pont entre les travaux expérimentaux sur l'appren-
tissage simple et l’approche de la gestalt psychologie.
Nous nous demandons : « Comment le chien acquiert—il Pha-
äsitude de ponctuer ou de percevoir ce ?ux extrêmement com-
plexe dévénements (comprenant son propre comportement) de
sorte qu’il lui apparaisse constitué d’un tel type de séquences
plutôt que d’un autre ? » Ou, si le savant prenait la place du
chien : « Quelles circonstances amènent un tel savant à ponc-
tuer un ?ux d’événements de façon à en conclure que tout est
prédéterminé, alors qu’un autre trouverait le ?ux suffisamment
régulier pour qu’on puisse le contrôler ? » Ou encore, au même
niveau Œabstraction, posons-nous une autre question, particu—
îièrement pertinente pour la promotion de ‘la démocratie :
« Quelles circonstances favorisent cette conception commune
qui engendre des mises en formules du genre : ‘libre arbitre’,
‘responsabilité’, ‘créativité’, ‘énergie’, ‘passivité’, ‘domi-
france’, etc. ? » Car toutes ces qualités abstraites, arsenal fon—
damental des éducateurs, peuvent être considérées comme des
façons différentes de ponctuer un courant (l’expérience, en lui
octroyant un sens et une cohérence parmi d’autres. Ce sont des
abstractions qui n’acquièrent de signification opératoire qu’une
fois placées a un niveau conceptuel, entre les propositions de
Ïapprentissage simple et celles de la gestalt psychologie.
Nous pouvons, par exemple, toucher du doigt le processus
qui aboutit à la déception ou à la tragédie à chaque fois que les
hommes, s’efforçant de réaliser le paradis sur terre (celui du
christianisme ou celui des planificateurs), décident que « la fin
justifie les moyens ». Ils ignorent ou passent sous silence le
fait qu’en matière de manipulation sociale les outils ne sont
pas des marteaux ou des tournevis. Un tournevis ne sera pas
232 Forme et pathologie des relations
trop affecté si, en cas de besoin, on l’utilise comme cale, et la
vision du monde d’un marteau ne sera point perturbée si son
manche sert parfois de levier. Cependant, dans la manipulation
sociale, les outils sont des êtres humains, et ceux-ci appren-
nent, acquièrent des habitudes plus subtiles et plus insidieuses
que les ruses que leur enseignent les planificateurs. En vue
d’annihiler les tendances s’opposant à la réalisation de notre
plan, nous pouvons, par exemple, avec les meilleures inten-
tions du monde, pousser les enfants à espionner leurs parents :
mais il ne faut pas oublier que les enfants, en tant qu’êtres
humains, feront plus que d’apprendre cette simple ruse ; ils
emploieront cette expérience dans l’ensemble de leur philoso-
phie de vie et elle donnera la tonalité de toutes leurs attitudes
futures face à l’autorité. Chaque fois qu’ils seront confrontés à
certaines sortes de contextes, ils auront tendance à les perce-
voir comme structurés selon un modèle familial appris aupara-
vant. Le planificateur pourra, au départ, tirer un avantage de la
malice des enfants, mais le succès final de son plan risque
d’être compromis par les habitudes mêmes qu’ils ont acquises.
en même temps que cette ruse. (Il n’y a malheureusement
aucune raison de croire que le projet nazi s’effondrera pour de
telles raisons ; les habitudes désagréables mentionnées ci-des-
sus sont, en l’occurrence, considérées comme fondamentales
à la fois pour le plan et pour les moyens de le réaliser. La voie
vers l’enfer peut aussi bien être pavée de mauvaises intentions.
quoique les gens bien intentionnés aient du mal à le croire.)
Nous traitons, apparemment, d’une sorte d’habitude qui est
un produit secondaire du processus äapprentissage. Lorsque
Margaret Mead nous recommande d’arrêter de penser en
termes de projets et d’évaluer les actes qu’on planifie en fonc-
tion de leur valeur immédiate et implicite, elle veut dire qu’en
élevant et en éduquant nos enfants, nous devrions essayer de
leur inculquer des habitudes secondaires différentes de celles
que nous avons acquises et que nous renforçons chaque jour
en nous-mêmes, dans nos contacts avec la science, la politique.
les journaux, etc.
Elle affirme clairement que ce nouveau changement dans
Fintensité ou dans la gestalt de notre pensée, c’est un voyage
en mer inconnue : nous ne pouvons savoir quelle sorte d’être
humain résultera d’un tel trajet, pas plus que nous ne pouvons
être certains de nous sentir à l’aise dans le monde de 1980.
Planning social et apprentissage 233
Margaret Mead nous avertit seulement que si nous suivons la
voie qui semble la plus naturelle, à savoir planifier les applica-
tions de la science sociale, comme des moyens en vue d’at-
teindre des buts déterminés, nous nous heurterons à un rocher.
Elle a pris soin de repérer ce danger et nous conseille de mettre
le cap dans l’autre sens ; et il s’agit la justement d’une direc-
tion nouvelle, qui mène en pays inconnu. Et, dans son article,
Margaret Mead se demande précisément comment dresser la
carte de ces territoires inexplorés.
En effet, la science peut nous offrir aujourd’hui du moins
fapproximation d’une telle carte. J ’ai dit plus haut que les dif-
férents termes abstraits de cette grappe conceptuelle : libre
arbitre, prédestination, responsabilité, créativité, dominance,
etc., peuvent être considérés comme les descriptions de cer-
taines habitudes aperceptives ou comme des façons communes
de regarder le flux d’événements dont notre propre comporte-
ment fait partie ; de surcroît, ces habitudes peuvent être consi-
dérées, en un certain sens, comme des produits secondaires du
processus Œapprentissage. La prochaine étape pour établir la
carte en question sera alors non pas de dresser au hasard une
liste d’habitudes possibles, mais d’arriver précisément à une
classification qui mette en évidence de quelle façon chacune
d’entre elles est systématiquement reliée aux autres.
Nous sommes tous d’accord sur le fait que l’autonomie de
Pindividu — habitude mentale liée au « libre arbitre » — est
l'élément essentiel de la démocratie, mais ce qui n’est pas
encore clair c’est comment cette autonomie devrait être définie
d’une façon opératoire. Quel est, par exemple, le rapport entre
l’« autonomie » et le négativisme compulsif ? Les stations—ser-
vice qui refusent cl’observer le couvre-feu font-elles preuve ou
pas d’un bel esprit démocratique ? Ce genre de négativisme
relève certainement du même degré d’abstraction que le « libre
arbitre » ou le « déterminisme » : il n’est qu’une façon habi-
tuelle de percevoir les contextes, les séquences d’événements
et les comportements personnels. Ce qui n’est pas clair, c’est
de savoir si ce négativisme est une sous-espèce de l’autonomie
ou une habitude totalement différente. De même, il nous faut
savoir comment cette nouvelle habitude mentale prônée par
Margaret Mead se rattache aux autres.
De toute évidence, je le répète, il nous faut quelque chose de
mieux qu’une liste établie au hasard de ces habitudes de pen-
234 Forme et pathologie des relations
sée, notamment un cadre systématique ou une classification
qui puisse éclairer leurs rapports réciproques ; il se peut ainsi
qu’une telle classification nous procure une approximation de
cette carte qui nous manque. Margaret Mead nous exhorte à
naviguer dans des eaux inconnues en adoptant une nouvelle
habitude de pensée. Cependant, si nous savions comment cette
habitude est reliée aux autres, nous pourrions juger des béné-
fices, dangers et pièges que comporte ce voyage. La carte que
nous recherchons pourrait peut-être nous fournir les réponses
aux questions qui se posent quant à la façon d’apprécier la
« valeur » et la « direction » implicites dans les actes projetés.
Mais il ne faut pas s’attendre à ce que les sciences sociales
produisent à la minute une telle carte ou classification, comme
on sort un lapin d’un chapeau. Nous pouvons seulement indi—
quer ici certains thèmes fondamentaux — les points cardinaux,
si vous voulez — sur lesquels doit être bâtie la classification
définitive.
Les types d’habitudes dont il s’agit sont, en un certain sens,
des sous-produits des processus Œapprentissage ; il est donc
naturel que nous examinons d’abord les phénomènes d’ap-
prentissage simple, car cela peut nous mettre sur la bonne voie.
Bien que les problèmes soulevés soient d’un niveau d’abstrac—
tion supérieur à ceux étudiés par les psychologues, c’est
encore dans leurs laboratoires que nous devons chercher des
réponses.
Dans les laboratoires de psychologie, il se produit commu-
nément un phénomène d’un niveau d’abstraction et de généra—
lité supérieur à celui que les expériences — de par leurs projets
— sont censées élucider. C’est un lieu commun que le sujet de
l’expérience — homme ou animal — devient, à la suite d’expé—
riences répétées, un sujet meilleur : il n’apprend pas seulement
à saliver aux bons moments ou à réciter correctement des
syllabes dépourvues de sens ; qui plus est, il apprend a‘
apprendre. Non seulement il résout les problèmes posés par
Fexpérimentateur — problèmes où chaque solution est un élé-
ment dapprentissage simple —, mais, en plus, il devient de plus
en plus apte à résoudre des problèmes en général.
Dans une terminologie semi-gestaltiste ou semi-anthropo-
morphiste, nous pouvons dire que le sujet apprend à s’orienter
vers un certain type de contexte, ou qu’il acquiert de la « pers—
picacité » (insight), dans le cadre défini par la résolution du
Planning social et apprentissage 235
problème ; ou, dans le langage que nous avons choisi de parler
ici, que le sujet a acquis Phabitude de rechercher des contextes
ou des séquences d’un certain type plutôt que d’un autre, ou
encore, Fhabitude de « ponctuer » le flux des événements de
façon à obtenir la répétition d’un certain type donné de
séquence signifiante.
La ligne de raisonnement que nous avons suivie nous a
menés à un point où les propositions concernant l’apprentis—
sage simple rejoignent celles relatives aux structures gestal-
tiques ou contextuelles ; nous sommes arrivés à Phypothese
que « apprendre à apprendre » est un synonyme de l'acquisi-
tion de cette classe d’habitudes abstraites de pensée dont traite
notre article : il est évident que ces états d’esprit qu’on nomme
« libre arbitre », pensée instrumentale, domination, passivité,
etc., s’acquièrent au cours d’un processus qu’on peut assimiler
à « apprendre à apprendre ».
Cette hypothèse étant, à certains égards, nouvelle[2], tant pour
les psychologues que pour les profanes, je me sens obligé de
fournir quelques précisions sur sa signification. Il me faut, au
moins, traduire en termes opératoires mon intention de jeter un
pont entre apprentissage simple et gestalt. *
Pour ce faire, je propose deux termes : « apprentissage pri-
maire » et « apprentissage secondaire », termes qui nous évi-
tent de définir de façon opératoire tous les autres concepts du
discours (transfert Œapprentissage, généralisation, etc.).
Disons, d’autre part, que, dans tout apprentissage continu, on
peut discerner deux sortes de gradients ; le gradient, en un
8
\]
O
O1
Ul
Nombre d'essais
l
5 10 15 20
Figure l. Trois courbes Œapprentissage du même sujet montrant une
augmentation du degré Œapprentissage au cours des expériences succes-
sives.
Pourcentage de bonnes réponses
8
8
Nl
O
U‘
U !
Nombre de séries d'expériences
Pourcentage de bonnes réponses après 10 essais
| | |
1 2 3
Figure 2. Courbe tÿapprentissage secondaire dérivée des trois expé-
riences Œapprentissage de la ?gure 1.
Planning social et apprentissage 237
point quelconque d’une courbe d’ apprentissage simple
(courbe cïapprentissage routinier, par exemple), représente le
taux Œapprentissage primaire. Si néanmoins nous faisons subir
à un même sujet une série dexpériences Œapprentissage simi-
laires, nous découvrirons qu’à chaque expérience qui s’ajoute,
le gradient Œapprentissage primaire augmente, ce qui veut dire
que le sujet apprend de plus en plus vite. C’est ce changement
progressif du taux Œapprentissage primaire que nous appelle-
rons « apprentissage secondaire » ( dentero-learning ).
A partir de là, nous pouvons représenter graphiquement
Tapprentissage secondaire par une courbe dont le gradient
exprimera le taux Œapprentissage secondaire. Une telle repré-
sentation peut être obtenue, par exemple, en intersectant la
ligne verticale — qui part d’un point arbitrairement choisi sur
l’axe des essais (Voir fig. l) — d’une série de courbes d’appren—
tissage primaire et en notant la proportion de bonnes réponses
obtenues, pour chaque expérience, à l’endroit de ces points. La
courbe Œappreritissage secondaire sera alors obtenue en rap-
portant ces nombres aux nombres sériels des expériences (voir
fig. 2)[3].
Dans cette définition des apprentissages primaire et secon-
daire, une expression demeure toutefois manifestement vague,
à savoir : « une série dexpériences similaires ». Pour les
besoins de Pillustration, j’ai imaginé une série d’expériences
Œapprentissage routinier, chaque expérience étant semblable à
la précédente à ceci près qu’on substitue chaque fois de nou-
velles séries de syllabes dépourvues de sens à celles déjà
apprises. Dans cet exemple, la courbe (Yapprentissage secon-
daire montre un accroissement de la compétence dans l’ap-
prentissage routinier et, en tant que fait d’expérience, ce
phénomène d'accroissement peut être démontré[4]
.
238 Forme et pathologie des relations
En dehors de l'apprentissage routinier, il est beaucoup plus
difficile de déterminer ce qu’on entend par le fait qu’un
contexte est « similaire » à un autre, à moins de se contenter
d’abandonner le problème aux expérimentateurs et d’admettre
avec eux que deux contextes sont considérés similaires à
chaque fois qu’on peut montrer en pratique que l’expérience
Œapprentissage dans un contexte donné augmente la rapidité
Œapprentissage dans un autre contexte ; dans ce cas, il resterait
encore à demander aux expérimentateurs de trouver un type de
classification qui puisse se fonder sur un tel critère. Nous pou-
vons espérer qu’ils y arriveront ; mais, en tous les cas, on ne
peut pas attendre des réponses immédiates à ces questions, car
ce genre d’expériences se heurte à de très sérieuses difficultés.
ll est déjà bien difficile de réaliser et de contrôler avec exacti-
tude critique les expériences Œapprentissage simple ; que dire
alors des expériences Œapprentissage secondaire, sinon
qu’elles semblent quasiment impossibles à réaliser.
Mais, toutefois, il y a peut-être une autre voie qui s’ouvre :
ce fait d’assirniler l'apprentissage secondaire à l’acquisition
d’habitudes aperceptives, n’exclut pas pour autant que les
habitudes puissent également être acquises d’une autre façon.
Prétendre qu’il n’y en a qu’une, à savoir l’expérience répétée
des contextes d’apprentissage d’un type donné, revient à affir-
mer que le seul moyen de faire rôtir le cochon, c’est de mettre
le feu à la maison. Or, il est évident qu’en ce qui concerne
l’éducation humaine, ces habitudes s’acquièrent de façons très
diverses. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas un individu hypo-
thétique et isolé, en contact avec un ?ux d’événements imper-
sonnels, mais des individus réels, agissant selon des modèles
émotionnels complexes de relation avec d’autres individus.
Dans un tel monde réel, l’individu sera amené à acquérir ou à
rejeter des habitudes aperceptives, en fonction de phénomènes
comme Fexemple personnel, le ton de la voix, l’hostilité,
l’arnour etc. D’ailleurs, nombre de ces habitudes ne lui seront
pas transmises par l’expérience pure des flux d’événements,
puisque aucun être humain (même pas l’homme de science)
n’est « pur » en ce sens : le flux d’événements lui parvient
médiatisé par le langage, l’art, la technologie, ainsi que par
d’autres media culturels, structurés à chaque point par les rails
des habitudes aperceptives.
ll s’ensuit donc que le laboratoire de psychologie n’est pas
Planning social et apprentissage 239
l'unique source possible de connaissances relatives à ces habi-
tudes ; nous devrions, à cette fin, nous tourner plutôt vers les
modèles contradictoires, implicites ou explicites, offerts par les
diverses cultures humaines qu’étudient les anthropologues.
Nous pouvons ainsi agrandir la liste de ces habitudes obscures,
en y ajoutant celles qui ont été développées dans des cultures
différentes des nôtres.
Bien plus, nous pouvons combiner, je crois, les aperçus des
psychologues avec ceux des anthropologues : considérer
d’abord les différents contextes Œapprentissage expérimental
dans le laboratoire et nous demander, pour chacun d’entre eux,
à quelle sorte d’habitude aperceptive il est associé ; rechercher
ensuite les cultures humaines où des habitudes similaires se
sont développées. Inversement, nous pouvons obtenir des défi-
nitions plus précises — plus opératoires — des habitudes de pen-
sée comme le « libre arbitre », si nous posons des questions du
genre : « Quelle sorte de contexte Œapprentissage expérimen-
tal devons—nous imaginer pour inculquer cette habitude ‘ ? », ou
« « Comment truquer le labyrinthe ou la boîte-à-problèrnes pour
que le rat anthropomorphique obtienne un impression répétée
et renforcée de son propre libre arbitre ‘ ? » i
Bien que des progrès décisifs aient été accomplis dans ce
domaine[5], la classification des contextes Œapprentissage expé-
240 Forme et pathologie des relations
rimental est encore très incomplète. ll est possible d’ordonner
les principaux contextes Œapprentissage positif (en tant que
distinct de Yapprentissage négatif, ou inhibition : apprendre à
ne pas faire) sous quatre rubriques :
I . Contextes pavloviens classiques
Ceux-ci se caractérisent par une séquence temporelle rigide,
dans laquelle le stimulus conditionné (la sonnerie) précède
toujours le stimulus inconditionné (la boulette de viande) d’un
laps de temps déterminé. Rien de ce que peut faire l’animal
n’altérera cette séquence rigide Œévénements. Dans ce
contexte, l’anirnal apprend à répondre au stimulus conditionné
par un comportement (la salivation) qui n’était évoqué aupara-
vant que par le stimulus inconditionné.
2. C ontexres instrumentaux de récompense ou de fuite
Ils sont caractérisés par une séquence qui dépend du com-
portement de l'animal. Dans ces contextes, le stimulus incon-
ditionné est en général vague (l’ensemble des circonstances
dans lesquelles se trouve l'animal, la boîte-à-problèmes) ; il
peut aussi être intérieur (la faim). Si, dans ces circonstances,
l’animal accomplit un certain acte qui fait partie de son réper-
toire comportemental, acte antérieurement sélectionné par
Fexpérimentateur (lever la patte), il sera alors immédiatement
récompensé.
3 . Contextes instrumentaux d’ évitemeizt
Ceux-ci sont également caractérisés par une séquence condi-
tionnelle. Le stimulus inconditionné est en général défini (son-
nette d’alarme) et suivi d’une expérience désagréable (choc
électrique), à moins que, entre-temps, l'animal n’ait accompli
un acte sélectionné (lever la patte).
4. C ontextes cfcipprentissage sêriel et routinier
Ceux-ci se caractérisent par un stimulus conditionné prédo-
minant, qui est un acte du sujet. Celui-ci apprend, par exemple,
à donner toujours la réponse conditionné (syllabe B, dépour-
vue de sens), après avoir lui-même prononcé le stimulus
conditionné (syllabe A, dépourvue de sens).
Ce modeste début de classificationï suffira à illustrer les
Planning social et apprentissage 241
principes de notre propos : nous pouvons maintenant nous
interroger sur l’apparition des habitudes aperceptives appro—
priées dans des cultures différentes. Les plus intéressants,
parce que moins familiers, sont les modèles pavloviens et ceux
de routine. ll est assez difficile, pour les Occidentaux, d’imagi—
ner que tout un ensemble de systèmes de comportement peut
reposer sur des prémisses autres que ce mélange de récom-
pense instrumentale et d’évitement instrumental. Et pourtant,
les habitants des îles Trobriand, par exemple, semblent mener
une vie, dont la cohérence et le sens se fondent sur le fait qu’ils
regardent les événements à travers des lunettes pavloviennes,
légèrement teintées par l’espoir d’une récompense instrumen-
tale ; alors que la vie des Balinais ne sera compréhensible que
242 Forme et pathologie des relations
si nous en acceptons les prémisses : une combinaison de rou-
tine et d’évitement instrumental.
De toute évidence, pour le pavlovien « pur » seul un fata-
lisme borné est possible. A ses yeux, tous les événements sont
prédétemiinés et il se sent lui-même condamné à la seule lec-
ture des présages, incapable d’in ?uer sur leur cours — suscep-
tible, au mieux, grâce à cette lecture, de se mettre dans un état
réceptif convenable, par exemple, de saliver avant que ne se
produise Finévitable. La culture des habitants des îles Tro-
briand n’est pas si pavlovienne que cela ; mais D. Lee[7] (qui
n’utilise pas ce même type de classification), analysant les
riches observations du professeur Malinowski, a démontré que
les expressions des Trobriandais pour but, cause et effet, sont
profondément différentes des nôtres : des pratiques magiques
des Trobriandais il ressort qu’il y a chez eux Fhabitude de pen—
sée suivante : si l’on agit comme si la chose avait certaines
propriétés, elle sera effectivement transformée selon l’idée
qu’on se fait d’elle.
En ce sens, nous pouvons les décrire comme des semi-pavlo-
viens qui ont décidé que la « salivation » est un instrument
pour obtenir la « boulette de viande ». Malinowski, par
exemple, nous donne une description dramatique des emporte-
ments physiologiques extrêmes[8], que sïnflige le magicien tro-
briandais, durant ses incantations ; nous pouvons considérer
ceci comme Fillustration d’un cadre spirituel semi-pavlovien,
en contraste avec d’autres types de procédés magiques, ailleurs
dans le monde, où, par exemple, l’efficacité de la parole est
associée non pas à Fintensité, mais à Pextrême précision routi-
nière de la récitation.
Planning social et apprentissage 243
Pour ce qui est des Balinais, nous trouvons là un autre
modèle, qui est en contraste à la fois avec le nôtre et avec celui
des Trobriandais[9]. Ils apprennent aux enfants à considérer que
la vie n’est pas composée de séquences conatives aboutissant à
la satisfaction, mais de séquences routinières, qui se satisfont
en elles-mêmes, modèle qui, en un certain sens, se rapproche
de celui que recommande Margaret Mead : rechercher la
valeur dans l'acte lui-même, plutôt que de la considérer
comme moyen d’arriver à une fin.
ll y a cependant, entre ces deux modèles, une différence
importante : le modèle balinais est essentiellement dérivé des
contextes d’évitement instrumental : en trouvant le monde dan-
gereux, les Balinais visent, à travers le comportement routinier
de rituel et de courtoisie, dont ils ne se départissent jamais, à
conjurer le risque toujours présent d’un faux pas[**]. Leur vie est
bâtie sur la peur, encore qu’en général ils en prennent beau-
coup de plaisir. La valeur positive qu’ils trouvent dans leurs
actes immédiats, sans chercher de but, est en quelque sorte
associée au plaisir de la peur, plaisir semblable à celui de
Facrobate qui jouit à la fois de son émotion frissonnante et de
sa virtuosité, dans Févitement de la catastrophe.
Après cette longue incursion technique dans les laboratoires
de psychologie et les cultures étrangères, nous sommes
maintenant en état d’examiner les propositions de Margaret
Mead en termes plus concrets. Elle recommande que, lors de
l'application des sciences sociales, nous cherchions la « direc-
tion » et la « valeur » dans nos propres actes, au lieu de nous
tourner vers quelque but planifié ; cela étant dit, elle ne nous
conseille aucunement d’être comme les Balinais (à l’excep—
tion de la perception du temps), et elle serait la première à
rejeter toute proposition faisant de la peur (et même de cette
peur accompagnée de plaisir) un critère de valeur pour nos
actes. .
Tel que je le comprends, ce critère devrait être plutôt une
244 Forme et pathologie des relations
sorte d’espoir, non pas d’un futur lointain et hors de portée,
mais un espoir et un optimisme tout de même ; pour résumer,
l’attitude qui nous est recommandée doit être formellement
liée à une récompense instrumentale, de même que celle des
Balinais est liée à un évitement instrumental.
Pour ma part, je crois que cela est possible. L’attitude des
Balinais peut être définie comme une habitude formée de
séquences routinières et inspirée par le sentiment anxieux d’un
danger toujours imminent et indéterminé ; ce vers quoi pointe
Margaret Mead peut être décrit, en termes similaires, comme
une habitude formée de séquences routinières et inspirée par
le sentiment anxieux d’une récompense toujours imminente et
indéterminée.
Pour ce qui est de Yélérnent routinier - complément néces-
saire de la perception du temps que prône Margaret Mead —, je
lui suis plutôt favorable, en le croyant infiniment préférable au
type compulsif de précision que nous recherchons d’habitude.
L’attention anxieuse et la précaution routinière et automatique
sont des habitudes alternatives, qui remplissent la même fonc-
tion : nous pouvons, par exemple, avoir Phabitude de regarder
automatiquement avant de traverser une rue ou de nous souve-
nir prudemment de cela, à chaque fois qu’il faut traverser. Des
deux, je préfère la premiere et j’estime que, si la recommanda-
tion de Margaret Mead implique un accroissement de l’auto-
matisme routinier, nous devons la suivre. Dans nos écoles,
d’ailleurs, on introduit déjà de plus en plus d’automatisme
dans des processus comme la lecture, l’écriture, l'arithmétique
et l’étude des langues.
Quant à l’élément de récompense, lui non plus ne devrait pas
être hors de notre portée. Si l’on peut occuper les Balinais et
les rendre heureux à l’aide d’une peur sans nom et sans forme,
qui n’est localisée ni dans le temps ni dans l’espace, nous pou-
vons bien, nous autres, être mobilisés par un espoir, sans nom,
sans forme et sans lieu, d’une réalisation extraordinaire. Pour
qu’un tel espoir soit efficace, il est à peine besoin de définir
cette réalisation. La seule certitude requise c’est l’idée qu’elle
peut surgir à tout moment, au coin de la rue, et que, vrai ou
faux, cela ne peut aucunement être vérifié. Tout comme ces
savants et artistes qui travaillent avec une sorte d’inspiration
rapide, due au sentiment que la grande découverte (la réponse
à tous les problèmes) ou la grande création (un sonnet parfait)
Planning social et apprentissage 245
est toujours à notre portée. Ou, enfin, comme la mère qui se
dit que, pour peu qu’elle accorde à son enfant une attention
constante et suffisante, elle peut en faire ce phénomène rare :
un homme heureux.
### NOTES ###
[*] Cet article constitue le 4° chapitre
de Science, Philosophy and Religion, Second Symposium (Copyright 1942 by
Conference on Science, Philosophy and Religion, New York). ll est reproduit
ici avec l’autorisation de la Conférence et de Harper & Row, Inc. J'ai mis en
italique dans la note 5 une parenthèse qui préfigure le concept de « double
contrainte » (double-bind).
[a] En français dans le texte (N.d.T.).
[1] Margaret Mead écrit : « ceux qui se sont
consacrés a l’étude des :ultures comme ensembles, comme systèmes d’équilibre dynamique,
peuvent apporter la contribution suivante : … 4. Mettre en œuvre des plans pour
transformer notre culture actuelle, en reconnaissant l’importance qu’il y a à considérer celui
qui s’occupe des sciences sociales à l’intérieur de son matériel expérimental et en
reconnaissant que travailler à des fins déterminées nous conduit à la manipulation des individus
et donc à la négation de la démocratie. Ce n’est qu’en travaillant en termes de valeurs, qui
se bornent à définir une direction, qu’il nous sera possible d’utiliser ies méthodes
scientifiques pour contrôler le processus et sans nier l’autonomie morale de l’esprit
humain » (souligné par Margaret Mead).
[2] Les études psychologiques portant sur ce problème des rapports entre
la gestalt et l'apprentissage simple sont très nombreuses, si nous y
incluons les travaux sur le transfert Œapprentissage, la généralisation, l’ir-
radiation, le seuil de réaction (Hull), la perspicacité, etc. L’un des premiers
à poser ces questions a été M. Frank (L.-K. Frank, « The Problems of
Learning », Psychological Review‘, 1926, 33, 329-51) ; le professeur Maier
a récemment introduit le concept de « direction », qui est intimement lié à la
notion d’« apprentissage secondaire ». Il écrit : « la direction. .. est la force
qui integre les souvenirs d’une manière particulière, sans être elle-même un
souvenir ». (N. R. F. Maier — « The Behavior Mechanismes Concerned
with Problem Solviug », Psychological Review, 1940, 47, 43-58.) Si, à
« force » nous substituons « habitude », et à « souvenir » nous substituons
« expérience du ?ux cÿévénements », alors le concept d’apprentissage
secondaire peut être considéré comme pratiquement synonyme du concept
de « direction » de Maier.
[3] Notons que la définition opératoire de Yapprentissage secondaire est
en quelque sorte plus facile que celle de Yapprentissage primaire. En fait,
il n’y a pas de courbe Œapprentissage simple qui représente uniquement
un apprentissage primaire. Même au cours de l'apprentissage primaire, il
est à supposer que des éléments d’apprentissage secondaire apparaissent.
Le gradient en chaque point sera alors un peu plus élevé que ne le serait le
gradient hypothétique du « pur » apprentissage primaire.
[4] C. Hull, Mathematico-Deductive Theory of Rate Learning,
New Haven, Yale University Press, 1940.
[5] De nombreuses classifications ont été imaginées pour les besoins de
Texposition, Tadopte ici celle de Hilgard et Marquis (E.—R. Hilgard ans
D.—G. Marquis, Conditioning and Learning New York, Appelton Century
Co., 1940). Ils soumettent leur propre classification à une brillante analyse
:ritique et c’est à cette analyse que je dois l’une des idées formatrices sur
laquelle se fonde mon article. lls insistent sur le point que rfimporte quel
contexte Œapprentissage peut être décrit dans les termes de n’importe
quelle théorie de l'apprentissage, si nous sommes prêts à étirer et à surac—
sentuer certains aspects du contexte afin de les accommoder au lit procus-
teen de la théorie. Tai fait de cette notion la pierre angulaire de ma pensée,
en substituant « les habitudes aperceptives » aux théories de l'apprentis-
sage, et en soutenant que pratiquement nïmporte quelle séquence d’évé—
nements peut être étirée, déformée et ponctuée de manière à s’adapter à
nimporte quel type d’habitude aperceptive. (Nous pouvons supposer que
fa névrose expérimentale est ce qui se passe lorsque le sujet ne parvient
pas à réaliser cette assimilation.) Je dois également beaucoup à l'analyse
topologique que donne Lewin des contextes de récompense et de punition.
K. Lewin, A Dynamic Theory of Personality, New York, Mc Graw—Hill
Book Co., 1936.)
[6] Nombreux sont ceux qui estiment que les contextes dhpprentissage
expérimental sont tellement simplifiés qu’ils n’ont, en fait, plus aucun rap-
port avec les phénomènes de la vie réelle. En réalité, Fextension de cette
classification peut donner les moyens de définir d’une façon systématique des
centaines de contextes (Yapprentissage possibles, avec les habitudes aperceptives
qui leur sont associées. On peut étendre le schéma de la façon suivante :
- inclusion de contextes d’apprentissage négatif (inhibition) ;
- inclusion de types mixtes (comme, par exemple, les cas où la salivation, avec son
rapport physiologique à la boulette de viande, peut être
considérée comme un instrument pour l’obtenir) ;
- inclusion des cas dans lesquels le sujet est capable de trouver une
sorte de rapport (autre que physiologique) entre deux ou plusieurs élé—
ments de la séquence. Pour que cela soit vrai, il faut que le sujet ait l’expé-
rience de contextes qui diffèrent systématiquement les uns des autres,
fest-à-dire de contextes dans lesquels un type de changement dans un élé-
ment est constamment associé à un type de changement dans un autre élément.
Ces cas peuvent s’étendre à tout un enchevêtrement de possibilités,
selon les paires d’éléments que le sujet considérera comme mutuellement
liées. ll n’existe que cinq éléments (stimulus conditionné, réponse condi-
tionnée, récompense ou punition, et deux laps de temps), mais chacune des
paires qu’on peut en constituer peut être liée, et parmi ces paires en rapport
il y en a une que le sujet pourra considérer comme déterminant l’autre. Ces
possibilités multipliées par nos quatre contextes fondamentaux donnent
quarante—huit types.
- la liste des types fondamentaux peut être étendue en incluant ces cas
(pas encore étudiés dans les expériences Œapprentissage mais communs
dans les relations interpersonnelles) dans lesquels les rôles du sujet et de
l'expérimentateur sont intervertis. lci, le partenaire qui apprend fournit les
éléments initiaux et finaux, tandis qu’une autre personne (ou circonstance)
fournit les moyens termes. loi encore, nous considérons la sonnerie et la
boulette de viande comme le comportement d’une personne et nous nous
demandons : « Qu’est—ce qu’apprend cette personne ? » Une grande partie
de la gamme des habitudes perceptives associées à l’autorité et à la parenté
se fonde sur des contextes de ce type général.
[7] Dorothy Lee « A Primitive System of Values »,
Philosophical Journal of Science, 1940. 7, 355-78.
[8] Il est possible qu’une expression semi-pavlovienne du flux d’événe—
ments tende, comme les expériences qui en constituent le prototype, à être
particulièrement axée sur des réactions autonomes. ll est possible aussi
que ceux qui pensent les événements dans ces termes tendent à considérer
ces réactions comme les causes particulièrement efficaces et puissantes
des événements extérieurs, alors qu’elles ne sont que partiellement sou-
mises à un contrôle volontaire. Il y a peut-être une ironie logique dans le
fatalisme pavlovien, lequel nous incite à penser que nous pouvons trans-
former le cours des événements, Lmiquement au moyen des comportements
les moins susceptibles d’être contrôlés par nous.
[9] Le matériel que Margaret Mead et moi-même avons réuni sur
Bali n’a pas encore été publié in extenso, mais on peut trouver les grandes lignes de
la théorie que nous proposons ici dans G. Bateson, « The Frustration—Agression Hypothesis
and Culture », Psychological Review, 1941, 48, 35065.
Vers une écologie de l'esprit, traduit de l'Anglais par Perial Drisso,
Laurencine Lot et Eugène Simion
© Éditions du Seuil, Paris, 1977 pour la traduction française,
ISBN 2-02-025767-X (1° publ. ISBN 2-02-004700-4, 2° publ. ISBN 2-02-012301-0)
Titre original : Steps to an Ecology of Mind, Chandler Publishing Company, New York
édition originale : ISBN 345-23423-5-195, © Chandler Publishing Company, New York